La fiction postraciale belge, Sarah Demart : recension


La fiction postraciale belge, Sarah Demart : recension

Christel ZOgning MEli

Sarah Demart est sociologue à l’Université libre de Bruxelles. Elle consacre ses recherches actuelles sur l’articulation entre migration congolaise, race et VIH/santé sexuelle. Elle a publié de nombreux travaux qui explorent les questions liées aux résistances subalternes, au militantisme noir africain, aux méthodologies décoloniales et aux politiques de l’ignorance. Dans ses analyses, les dynamiques afro-féministes, les citoyennetés postcoloniales ainsi que les formes contemporaines de négrophobie et de racisme anti-Noir·es1, occupent une place prépondérante. 


En prêtant une attention particulière au dispositif sémiotique de la première de couverture de la « fiction postraciale belge », le choix iconographique de l’auteure constitue déjà un seuil herméneutique. Il  permet d’orienter le lectorat disposant de codes de lecture adéquats, vers des horizons de compréhension de l’ouvrage. L’économie visuelle repose sur un contraste de fond noir et blanc, où des figures (in)connues et des emblèmes de la lutte antiraciste noire sont représentés.  Sur fond blanc, se profile l’image de la statue équestre du roi Léopold II (1835-1909), figure controversée de la colonisation de l’État indépendant du Congo et responsable  d’un « holocauste oublié » (p. 32). Sur fond noir, apparaît Patrice Lumumba (1925-1961), ancien Premier ministre de la République démocratique du Congo et acteur de proue des dynamiques anticoloniales et anti-impérialistes qui menèrent à l’indépendance du pays, avant son assassinat par l’État belge. Devant lui, trois femmes sont mises en avant. L’une arbore une coiffure « afro », adoptée notamment par Angela Davis, devenue le symbole de la lutte afro-américaine pour les droits humains. Le style afro constitue souvent pour celles et ceux qui le portent, une démonstration politico-sociale de réappropriation identitaire et de résistance face aux normes esthétiques occidentales dominantes. Le poing noir levé surmontant l’afro intensifie la charge symbolique  de l’image. Il est un signe historique du nationalisme noir incarné par le mouvement des Black Panthers durant la période de ségrégation raciale aux États-Unis et repris depuis quelque temps par le mouvement Black Lives Matter dont les mobilisations suite au meurtre de George Floyd en 2020 ont influencé la Belgique. Cette expression de contestation et de lutte antiraciste qui transcende le cadre américain, inspire aussi d’autres générations de femmes noires, représentées, pensons-nous, par une femme au « crâne rasé ». Sur l’image, elle fait face à Léopold II, dont le projet impérialiste laisse derrière lui des vestiges mémoriels et matériels persistants, qu’il s’agit aujourd’hui de déconstruire et de décoloniser. Entre les deux femmes afrodescendantes, se dessine un visage énigmatique dont la bouche est dissimulée. On peut y voir la  métaphore d’une mise sous silence épistémique conjuguée à la disqualification des voix féminines afrodescendantes, alors assignées au rang de spectatrices des luttes dites noires. Ou encore une représentation de « la politique d’effacement des allié·es [de la lutte antiraciste], volontaire ou non » (p. 27) dans un contexte de désaccords engageant militant·es et académiques (Ibid.).

S. Demart aborde la première hypothèse dès son introduction, lorsqu’elle inscrit son analyse dans un contexte belge marqué par des débats houleux entourant l’organisation, en 2022, de la venue d’Angela Davis. Figure intellectuelle et militante afro-américaine des luttes noires, Davis est reconnue pour la radicalité de ses prises de position antiracistes, féministes et anti-impérialistes. L’auteure met d’emblée en évidence les processus de marginalisation auxquels sont confrontés les collectifs afro-diasporiques belges, qui, bien qu’engagés dans la lutte contre le racisme anti-Noir·es, ont été soumis à un (en)cadrage institutionnel contribuant à leur invisibilisation dans l’organisation de l’événement et dans les échanges avec Angela Davis.  Ce rapport hiérarchique, dissimulé derrière les discours d’une « happy diversity », produit la « non-performativité » de la discussion antiraciste belge (p. 12). Une fois ce cadre posé, l’auteure énonce clairement la problématique de l’ouvrage : « Comment négocier sa place dans un univers de sens antiraciste qui a historiquement ignoré le racisme anti-Noir·es et, ce faisant, la longue durée des politiques raciales belges et du projet colonial ? » (p. 13). 

L’ouvrage est structuré autour  de six chapitres, dont l’imbrication des thèmes, en résonance permanente, permet à l’auteure de traiter ce questionnement aux niveaux microsociaux, mésosociaux et macrosociaux. Avant d’entrer en matière, elle livre des réflexions sur sa « positionnalité » (p. 14) et sur les conditions de sa recherche de 2011 à 2019. Dans cette partie fondatrice et (inter)personnelle, l’esquisse de  son entrée et de sa profonde immersion dans les milieux congolais met en lumière les interactions intellectuelles, les rapports humains, notamment sororaux pour insister sur son engagement féministe, entretenus avec des membres des associations afro-militantes, lesquelles se trouvent confrontées à un « ordre blanc » (p. 18) encourageant la reproduction des structures racistes et leurs corollaires de discrimination, d’invisibilisation et d’injustice épistémique. Un tournant décisif  s’opère dans la décennie 2010 avec l’émergence de plusieurs associations engagées dans des revendications plus larges, autour de la « mémoire coloniale » (p. 9), de la « politisation du racisme anti-Noir·es et la décolonisation » (Ibid.). Au milieu de cette super-agentivité afro-militante, la chercheuse gagne sa place d’alliée, voire de « complice » au regard de son engagement, et ce, non sans tensions. Et peut-être que le terrain, loin d’être neutre, l’interpelle autant qu’il la transforme ? Dans sa réflexion sur « le non-sujet académique » (p. 21), elle adresse une critique cinglante à la sociologie, discipline dont elle est pourtant issue, en soulignant sa contribution  « à l’élaboration d’une pensée raciste puis d’une pensée anti-raciste dominante négligeant le racisme anti-Noir·es » (Ibid.). C’est une prise de position qui témoigne de sa lucidité épistémique et méthodologique. En effet, l’ « empirisme radical » (Ibid.) qu’elle préconise permet « de rompre avec la posture de surplomb des sciences » prétendument radicalement objective, « d’entendre des voix et des récits [des sujets et non plus seulement des objets] qui, dans le contexte académique, ont été rendus absents et inaudibles », et de légitimer « des dispositifs de coproduction des savoirs académiques et militants » (Ibid.). Ce qu’il en ressort est qu’il convient de repenser comme un dialogue et non plus comme un rapport antithétique, les relations complexes entre chercheur·se et militant·e, entre objectivité scientifique et subjectivité militante, d’autant plus que pour les « épistémologies de positionnement », la subjectivité « peut être le lieu de rétablissement du point de vue minoritaire ignoré par les savoirs académiques » (p. 23). En définitive, la « « positionnalité » de la chercheuse sur le terrain se situe à la croisée « des épistémologies interactionnistes, féministes, antiracistes et décoloniales » (p. 27). 

Une « hésitation militante » conduira à sa sortie du terrain en 2019. Cette mise à distance qu’elle avoue vivre difficilement –  suivie d’un retour en 2022 – procède d’une série de divergences politiques et stratégiques, mais également de plusieurs questionnements. Ceux-ci concernent la signification politique de l’identification comme noir·e/Noir·e, le sens du concept d’« allié·e », l’épineux sujet de la légitimité  et de la place réelle d’une alliée blanche en contexte militant, ainsi que l’expérience  paradoxale d’être sommée, selon les contextes, tantôt à l’effacement, tantôt à la visibilité. Autant de sujets qui, même s’ils sont abordés par l’auteure dans cet ouvrage, demeurent encore, nous semble-t-il, largement impensés dans les travaux académiques portant sur les dynamiques militantes et sur l’intersection entre les notions de (dé)colonialité, de racisme afrodescendant, de genre, de blanchité et de pouvoir en Belgique. 

Le premier chapitre est traversé par ce que Demart nomme la « fiction postraciale », c’est-à-dire les mécanismes qui nourrissent la continuation du racisme envers les personnes noires. Pour l’expliquer, elle procède à la déconstruction de l’idée d’une « innocence blanche » qui caractériserait l’État Belge alors même que la  prégnance de son rôle dans les processus coloniaux au Congo,  marqués entre autres par l’impérialisme, la violence, les pillages, les meurtres et la perpétuation des schémas racistes, ne peut plus être occultée. La contradiction, voire l’hypocrisie dans le récit national belge apparaît dans la volonté de « défendre une  [belle] image de soi à l’international » (p. 32),  de se positionner comme le « bon élève » (p. 33) tout en se distanciant de son passé colonial et raciste, en passant sous silence les controverses qui l’ont accompagné, et en recourant à des discours neutralisants de type color blindness  ou de superdiversité. En effet, cette rhétorique consensuelle de façade contribue à  prolonger les vestiges de la politique coloniale, à maintenir la discrimination des populations noires et l’invisibilisation  de leurs conditions sociales, identitaires et  raciales. Il faut attendre 2018 pour que soit découvert dans les médias  le racisme anti-Noir·es, oublié dans les pensées antiracistes dominantes et d’État (p. 36) qui participent, comme le souligne bien l’auteure, à l’entretien de la fiction postraciale. Plus précisément, cette fiction relève d’une « requalification » (p. 41) erronée de ce qu’est le racisme, réduit à tort à une affaire individuelle relevant des opinions et des sentiments, ce qui empêche de le (re)penser à partir du projet colonial européen, mais surtout de le considérer comme une composante essentielle des États européens. L’expression polémique de « surenchère victimaire des Noir·es » (p. 40) discutée par l’auteure, résulte aussi, pensons-nous, de ce déni.  Elle renvoie à un discours critique selon lequel les revendications des collectifs antiracistes seraient exagérées, excessivement centrées sur  « les récits relatant l’expérience du racisme » (p. 41), et présentées comme une compétition dans la souffrance. Le narratif sur la victimisation des Noir·es fait écho d’une part aux contradictions et aux fractures qui traversent les politiques européennes de lutte contre le racisme tandis que les victimes sont souvent perçues comme une « menace » (Ibid.) dès lors qu’elles lèvent le voile sur le désaccord de l’État belge de s’engager dans un projet de société caractérisé par un « antiracisme radical » (p. 42). D’autre part, de tels discours participent à la minimisation des luttes antiracistes noires et à la disqualification des revendications postcoloniales ou décoloniales. Une telle stratégie s’avère contreproductive pour les collectifs afrodescendants, en particulier dans la négociation de leur place dans l’antiracisme dominant.   

Cette  négociation  constitue le fil conducteur de la pensée de Demart dans le deuxième chapitre. Elle décrit de manière détaillée l’agentivité des porte-paroles afrodescendants qui « ont activement cherché à intégrer l’antiracisme mainstream, et à en transformer les prémices idéologiques et épistémiques afin de mettre le racisme anti-Noir·es à l’agenda de l’antiracisme ‘belge’ » (p. 45). Pour souligner la complexité de ce processus ainsi que les tensions émergentes, notamment dans un contexte fédéral belge où les notions de racisme, d’antiracisme demeurent des réalités difficilement saisissables, l’auteure propose une analyse fondée sur les témoignages d’entrepreneur·es de ce champ, qu’iels soient du milieu institutionnel ou militant. La dynamique de « négociation » se révèle plurielle et peut être appréhendée à plusieurs niveaux, oscillant entre avancées et impasses. Sur le plan positif, quelques avancées majeures sont à relever. L’on assiste à la  remise en question de « la blanchité de l’antiracisme dominant »   (p. 47) et à l’initiation d’un antiracisme porté par les racisé·es, en tant que sujets et non plus objets. Par ailleurs, de nouvelles problématiques telles que les revendications liées à la mémoire et à la gouvernance coloniales, ou le racisme anti-Noir·es sont aussi intégrées. Sur le versant négatif, plusieurs obstacles apparaissent : un désaccord persistant sur la définition même du racisme et de l’antiracisme, une inégalité matérielle dans les conditions de participation aux débats antiracistes, une négociation asymétrique marquée par des exclusions institutionnelles des personnes racisées dans la détermination des causes et des priorités que l’antiracisme belge francophone peut et doit porter (p. 58), un déficit de légitimité des associations afromilitantes et la faiblesse des financements qui leur sont accordés. L’ensemble de ces facteurs conduit au désengagement progressif de militant·es afrodescendant·es jusqu’à l’émergence de BePax en 2017, « une nouvelle association antiraciste de référence » (p. 60). Celle-ci développe du point de vue de l’auteure, une sérieuse expertise en matière de racisme et de racisme anti-Noir·es, grâce au recrutement d’acteur·rices afrodescendant·es ayant un solide profil militant, participant ainsi « à transformer la compréhension du racisme au sein de l’antiracisme mainstream » (p. 62). D’après l’auteure, ces nouvelles orientations se heurtent une fois de plus à des conflits internes qui débouchent sur la crise de l’institution. En effet, les  « rapports de pouvoir basés sur la race » (p. 64-65) non encore démantelés dans l’antiracisme mainstream, favorisent l’ignorance du « caractère structurel du racisme » (p. 65) ainsi que  la minimisation des « combats et savoirs constitutifs d’un ‘antiracisme afrodescendant’ » (Ibid.).

En parcourant le troisième chapitre qui questionne l’« antiracisme d’État et les compromis à la belge », l’on découvre que le « bon élève » belge est en 2024, l’un des rares pays européens « à ne pas avoir de plan antiraciste au niveau national » (p. 67). Alors que l’auteure dresse une  cartographie minutieuse des « lois antiracistes » adoptées par l’État belge depuis 1975, des institutions flamandes et francophones engagées dans la lutte contre le racisme, des groupes de réflexion et coalitions en (re)composition, il se dégage une impression de « déjà lu ». Rien à voir avec une redondance stylistique puisque l’auteure fait progresser son analyse au plan national afin d’en sonder avec précision les mécanismes systémiques.  En effet, des schémas analogues à ceux évoqués dans le chapitre précédent se reproduisent même au niveau des coalitions nationales, empêchant ainsi toute avancée durable et expliquant par là même l’absence de plan antiraciste national. Il importe pour la chercheuse de mentionner à titre d’illustration, la faible représentativité des collectifs afrodescendants au sein de la coalition francophone et néerlandophone NAPAR (National Plan Against Racism), la non-application des lois antiracistes promulguées par l’État belge, la timidité des positions face au racisme anti-Noir·es, la persistance des mécanismes structurels d’effacement des expertises et savoirs des militant·es noir·es, les politiques de négligence et le refus d’un organisme fédéral de lutte contre les discriminations (Unia), de reconnaître le blackfacecomme une tradition raciste pénalisable. Une coalition de résistance à laquelle S. Demart dit qu’elle prend part (p. 76), émerge pour répondre à ces entraves structurelles et dénis institutionnels. Celle-ci se traduit par une « carte blanche collective » qui fait office de position publique des militant·es et chercheur·es impliquées dans l’organisation de la « Décennie des personnes d’ascendance africaine ». Cette carte met en lumière d’une part, l’appropriation institutionnelle d’un événement censé être portée par les spécialistes afrodescendants. D’autre part, elle dénonce des autorités qui, « drapées dans leur rôle de ‘sauveurs’ » (Ibid.), minimisent les connaissances d’afrodescendants pourtant experts sur des enjeux qui traversent les communautés africaines. Par ailleurs, sur l’épineuse question du blackface, une autre « carte blanche collective » adressée à Unia, rend manifeste un  antiracisme d’État compromis, choisissant le silence à la reconnaissance du racisme anti-Noir·es. 

 Le quatrième chapitre offre une réflexion sur les enjeux de « la démocratie culturelle et l’effacement de la race » (p. 93), que nous évoquerons ici à travers le prisme d’une lutte symbolique dans l’arène militante. En effet, l’argumentation de l’auteure se poursuit selon un schéma de  reprise d’initiatives ou de contournement de la part des associations afro-militantes  en réponse à des mécanismes jugés antiracistes. Elle donne par exemple à voir, à partir de son terrain de recherche que le « soupçon de communautarisme » qui pèse sur les associations afrodescendantes (p. 103), assignées à une altérité ethnoraciale (p. 105), est dû au fait qu’elles sont jugées incapables  de porter les objectifs de démocratie culturelle de l’EP (organisme de l’éducation permanente), contrairement « aux organisations issues de migrations intra-européennes » (Ibid.) dont la blanchité et l’autochtonie semblent les protéger de telles suspicions. Elle souligne ensuite que cette accusation  contribue à légitimer une répartition inégale des ressources et financements consacrés à l’antiracisme (p. 103). La  tentative de neutralisation de ce soupçon de communautarisme et de ses désavantages, passe par des tactiques de contournement reposant sur le positionnement de personnes blanches à des postes stratégiques. La blanchité est ainsi instrumentalisée comme une ressource politique ou un capital de crédibilité, de sérieux, et de transparence (p. 106) nécessaire pour inspirer la confiance des institutions et garantir l’accès aux financements. En outre, l’auteure  montre que « la (re)politisation de l’argent par le bas » (p. 110) et le « désengagement du travail gratuit » (p. 112)  par la monétarisation des interventions militantes et de l’éducation des personnes blanches sur des sujets liés à  l’expertise afrodescendante, fonctionnent aussi comme des stratégies de résistance. Elles répondent à la fois  à une politique d’instrumentalisation et à une normalisation ou une naturalisation de la gratuité de leur engagement militant, permettant ainsi le cadrage des relations racialisées. L’expression « lutte symbolique » prend tout son sens, en tant que processus par lequel les afromilitant·es cherchent à imposer leurs représentations, leurs valeurs ou leurs idées comme légitimes, tout en contestant et en renversant la violence symbolique longtemps exercée par les groupes dominants. In fine, l’auteure aborde la question de « la transformation de l’antiracisme sous l’effet d’une force féministe » (p. 116), l’afroféminisme permettant alors d’articuler de manière originale les luttes féministes, queer et antiracistes.

L’auteure se penche dans le cinquième chapitre sur la très intéressante question des allie·és et de leur « positionnalité » sur le terrain militant, en intégrant ponctuellement sa propre expérience en tant que chercheuse impliquée. Selon cette dernière, ce terme permet  de mettre en discussion la blanchité, de la politiser et de problématiser les alliances autour d’une série de questions qui restent sujettes à débat  (p. 122) en raison de conceptions différenciées. Afin d’en éclairer les enjeux théoriques et pratiques, elle entreprend d’examiner les réflexions autour des questions suivantes : Qu’est-ce qu’un·e allié·e et comment les identifier? Qui sont nos allié·es et comment doivent-iels se comporter? Que faire des allié·es ou autrement dit, quelle place leur accorder, à quel moment et pour quels enjeux ? Quelles sont les motivations des allié·es et comment influencent-elles ou non leur engagement « dans un projet de démantèlement des structures de pouvoir qui (re)produisent la race ? »  (p. 130) Tandis que certain·es militant·es antiracistes contestent la pertinence de la figure d’allié·e, qui tend à se réduire à une posture symbolique ou passive, souvent récupérée et neutralisée par le système dominant, émerge le concept de « complice » (p. 124). Cette notion désigne une forme d’engagement plus radical que l’auteure décrit même comme une manière d’être « traître à sa race » (p. 126). Celle-ci est « l’expression d’une exigence de performativité antiraciste » (Ibid.) capable d’ébranler les structures du racisme. 

 Pour clôturer sa réflexion sur la fiction postraciale belge, Demart examine dans le dernier chapitre, la problématique de «  la race versus l’unité politique et militante » (p. 140). Le fil rouge de cette partie est la blackness. Elle est d’abord articulée avec la politique de la représentation qui vise à transformer les récits racialisants produits et transmis par les médias, la culture et les systèmes éducatifs (p. 139). L’auteure analyse dans cette perspective ce qu’est  la « politique des places », la « blackness politique », « la frontière de la blackness » (p. 140) ou encore  la version acceptable de la blackness  qui renvoie au colorisme  et à l’agency  (p. 143). Autant de concepts qui mettent en évidence la manière dont le fait d’être noir·es est construit, négocié et positionné dans l’espace social et politique. Dans une autre mesure, l’auteure examine le rapport blackness et engagement militant. Elle déconstruit « l’idée essentialiste selon laquelle tout·e afrodescendant·e noir·e est forcément militant·e (p. 147), en  rappelant que « n’est pas militant·e qui veut » (p. 148). Le militantisme est une pratique exigeante qui requiert un engagement concret et durable. De surcroît, il se caractérise par la pluralité et la complexité de son fonctionnement associatif. Il se déploie dans une diversité de causes, de pratiques, de modes d’adhésion, d’appartenance et de gouvernance qui « débouche sur une offre épistémique et politique riche » (p. 148). L’auteure souligne dans la partie sur « les concurrences intermilitantes », la facette moins heureuse de l’univers militant.  L’antiracisme afrodescendant est traversé par des divisions d’ordre idéologique et épistémique (p. 150), par des critiques interindividuelles non constructives, des compétitions, des inimitiés et des tensions intra-africaines (Congo-Rwanda par exemple), qui fragilisent la lutte militante et dispersent les forces. A ces dynamiques qui servent les intérêts « du pouvoir dominant, colonial, racial, blanc » (p. 151), il faut opposer comme le remarque l’auteure, et à raison selon nous, une « politique du care » et « une démarche collective d’empowerment ». Les deux relèvent aussi bien d’une éthique militante que d’une conscience politique noire et décoloniale (p. 152) pouvant assurer la pérennité des liens et des agendas afromilitants (Ibid.).

Le présent ouvrage pourrait marquer une étape essentielle dans le paysage sociopolitique belge où la question du racisme anti-Noir·es, telle que présentée dans toute sa complexité par l’auteure,  est minimisée, voire encore ignorée dans les discours antiracistes dominants. Le style engagé de l’auteure, à la fois dense, incisif et inclusif convient à un lectorat averti ou universitaire, notamment à cause du recours constant à des références théoriques souvent non explicitées. En revanche, il demeure suffisamment intelligible grâce à la description empirique de  l’engagement multiforme des associations militantes et à leur « condition noire », pour reprendre l’expression de Pap Ndiaye, laquelle rend compte de la  situation sociale d’une minorité noire partageant  une expérience d’altérité façonnée par la discrimination et le racisme. S. Démart offre une construction fine  qui articule une longue immersion participante sur le terrain en tant que « alliée complice » et une analyse critique solide. Ce qui lui confère une forme de légitimité à se prononcer sur des enjeux que tout.e  allié·e  blanc·he engagé·e dans la militance antiraciste noire, devrait aborder en tenant compte d’une maxime en circulation dans les réseaux afromilitants : « Ce que vous faites pour nous, sans nous, vous le faites contre nous » (p. 11). 


  1. Nous adoptons le modèle d’écriture inclusive proposé par Sarah Demart. ↩︎
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