La discrimination contre les Afro-descendant·e·s en Belgique


La discrimination contre les Afro-descendant·e·s en Belgique[1]  

MERVEILLE GABIA BIBI

Étudiante en Master à la FUTP

Le phénomène du racisme, et son rapport à l’immigration et à la discrimination raciale en Belgique et plus généralement dans les pays d’Europe occidentale, fait régulièrement l’objet de débats tant dans l’opinion publique que dans le monde politique et les médias. Il demeure un objet de préoccupation constante, aussi bien au niveau politique qu’associatif, en particulier, sur les moyens de luttes contre le racisme et la xénophobie, en vue d’améliorer le vivre ensemble. Le sujet est complexe dans ses termes et dans ses manifestations, qui le rend souvent difficile à identifier et à détecter.

La discrimination désigne l’« action de séparer, de distinguer des individus ou des groupes selon des critères sociaux particuliers » [2].

Elle est associée dans ce travail au racisme, mais les deux ne désignent pas la même chose. Ils peuvent tous deux s’interpréter comme des signes révélateurs d’une inégalité des chances, mais ils s’en distinguent sur un certain nombre de points.

Le « Dictionnaire d’économie et de sciences sociales » définit l’égalité des chances comme une « conception selon laquelle les individus doivent disposer, au début de leur vie sociale, des mêmes chances et des mêmes possibilités d’accéder aux professions et aux positions sociales de leurs choix »[3]. Tandis que le racisme désigne, selon le même dictionnaire « une théorie qui met en avant une hiérarchie des races ». La discrimination est, quant à elle, « une atteinte aux droits civils ou politiques d’une personne fondée sur ses caractéristiques propres, notamment l’âge, le sexe, l’origine et les handicaps »[4].

Dans notre notice, nous cherchons à comprendre, si, certaines formes de traitements vécus particulièrement par les populations afropéennes et afro-descendantes en Belgique, plus exactement par nos populations cibles, que sont les Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais, peuvent être associées à du racisme et à la discrimination du fait de leur origine.

Notre travail comprend trois points. Nous dresserons, dans le premier point, les profils représentatifs des populations concernées, et nous présentons les motifs divers de leur présence en Belgique. Ensuite, dans le deuxième point, nous présentons, parmi d’autres, quelques exemples concrets de  manifestations fréquentes de discriminations subies par nos publics nos cibles, et nous mettons en lumière les différentes formes de racisme auxquelles ils sont exposés.

Enfin, nous abordons, dans ce troisième point, l’espoir et le combat des générations d’Afrodescendants nées et ayant grandi en Belgique, portées par un profond sentiment d’appartenance au pays ainsi que par une confiance envers ses institutions.

1. Profils migratoires des Afro-descendant·e·s Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais

Nous présentons ici les grands courants migratoires des populations noires vers la Belgique, avec des nuances sans doute marginales de perceptions qu’elles ont du racisme et de la discrimination. Leurs migrations sont les plus récentes dans l’ensemble des autres groupes issus de l’immigration. Les premières étant celles des demandes officielles de mains d’œuvres d’abord italiennes, puis turques, marocaines et tunisiennes.

En Belgique, la présence majoritaire des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais au sein des populations subsahariennes, est le produit d’une histoire coloniale et postcoloniale de la Belgique.

Elle s’explique essentiellement par le regroupement familial, les conflits, la guerre ou les maltraitances, pour les besoins de formation et d’études, ou le besoin de trouver sous d’autres cieux de meilleures perspectives socio-économiques, auxquelles s’ajoutent l’immigration des travailleurs, aussi bien que celle des diplomates, des artistes et des sportifs [5].

Selon certains auteurs, la présence en Belgique des premières traces de population issue de l’Afrique subsaharienne remonte au XVIe siècle [6]. Cependant, on doit leur première visibilité à la mise en spectacle de « l’homme noir », notamment lors des Expositions universelles d’Anvers de 1885 et de Bruxelles en 1897 et 1958. La nature de ces contacts et rapports historiques souvent absents des débats, semble pourtant indispensable pour saisir le phénomène du racisme et ses multiples conséquences encore persistantes aujourd’hui dans les sociétés occidentales.

L’immigration des premiers ressortissants des anciennes colonies belges date des années soixante. Elle concerne des étudiants en formation pour le besoin de cadres censés remplacer les belges, et prendre en main la destinée de leurs jeunes nations après les indépendances. La période post-coloniale et son lot de néo-colonialisme, et l’instabilité qu’elle génère dans leur pays, a remis en cause leur projet de retour et leurs rêves de lendemain meilleur dont ils semblaient remplis, libérés comme ils se disaient de la domination de leurs anciens maîtres.

Ce contexte est à l’origine des conditions socio-économiques de plus en plus chaotiques que connaîtront les pays respectifs, pourtant dotés de grandes richesses et de ressources naturelles et humaines. Il dissuadera bon nombre de cette vague de mettre les connaissances acquises au profit de leur pays, et renverra à plus tard la concrétisation de leur projet de retour. Ils vont ainsi constituer la vague initiale à laquelle viendront s’ajouter d’autres immigrations de travailleurs, de diplomates, d’artistes et de sportifs.

2. Les formes de discrimination subies et ressenties

Nous avons essayé dans ce second point de circonscrire la notion de racisme et les discriminations qui en résultent. Ce qui nous a permis de présenter des exemples parmi tant d’autres des cas concrets de racisme et de discrimination auxquelles sont confrontées les populations afropéennes et afro-descendantes en Belgique. Des cas fréquents de traitement et d’injustice, affichés parfois au grand jour, et devant lesquelles toutes les forces politico-sociales semblent impuissantes.

À partir de la liste d’actes recueillis auprès de nos sources, nous avons distingué différentes formes d’expression du racisme et de discrimination, que les premières générations d’immigrés et leurs descendants ont subies et continuent de subir à tous les niveaux de la société en Belgique. Ces formes vont du racisme ordinaire et quotidien au racisme institutionnalisé, qu’il soit fondé sur des arguments d’ordre racial (s’appuyant sur la notion de « race ») ou culturel (s’appuyant sur des critères culturels), ainsi qu’au racisme d’État.

Le racisme ordinaire et quotidien est celui de tous les jours, banalisé, qui échappe à toute rationalité, et ne recherche d’ailleurs pas à justifier son acte et comportement raciste.

Le racisme institutionnalisé désigne les formes d’expression, qui cherchent un fondement rationnel, à travers une idéologie (qu’elle soit raciale ou culturelle), qui structure le discours et une mise en forme organisationnelle. Il s’incarne, notamment dans des partis d’extrême droite, comme on en rencontre en Belgique, ailleurs en Europe et dans le monde.

Le racisme d’État, est celui qui se développe à travers une politique et une organisation d’obédience raciste, d’exclusion, de discrimination, de destruction, avec l’appui et le soutien d’intellectuels, d’idéologues et de démagogues [7].

L’idéologie raciale, coloniale et impérialiste en est une illustration. Elle a nourri, façonné, conditionné, sur plusieurs siècles, les mentalités collectives, aussi bien de ses propres populations que celles sous sa domination, de la supériorité biologique du blanc sur le nègre esclave ou le noir, plus doué de raison que ce dernier. Toutefois, la biologie cellulaire, la biotechnologie ont rejeté et démontré le caractère sans base scientifique de la notion de race [8].

Le concept de race se présente ainsi comme une construction sociale, « comme un rapport social, c’est-à-dire un rapport de pouvoir délimitant des groupes d’individus différenciés et hiérarchisés »[9].

3. Le sentiment d’appartenance à la Belgique et la confiance envers les institutions

Nous nous sommes intéressés dans ce dernier point à la sociologie de ce groupe, caractérisé par un taux élevé de diplômés de l’enseignement supérieur, et qui se préoccupe, plus que la moyenne des belges, de politique et des institutions de l’État, avec un plus fort sentiment d’appartenance à la Belgique pour les Afropéens.

Les générations d’Afropéens ou d’Afrodescendants nés, et ayant grandi en Belgique, se caractérisent, dans ce climat et environnement raciste, par son engagement à trouver sa place au sein de la société, à laquelle elles vouent son sentiment d’appartenance, par la confiance envers les institutions, l’espoir et le combat qui l’animent. Elles manifestent une plus grande détermination, que leurs parents, dans cette lutte en vue de meilleures conditions de vie dans leur pays natale, la Belgique, et dans la seule culture dont elles sont pétries, et dont elles se revendiquent pleinement.

Ces générations d’Afro-descendants s’identifient largement à la Belgique, à sa culture et à ses valeurs, avec lesquelles elles ont été socialisées. « Le sentiment d’être chez soi en Belgique tend à se calquer sur la nationalité, puisqu’un peu moins de la moitié seulement, des Afro-descendant·e·s que nous avons interviewé.e.s se sent chez soi en Belgique (44%), tandis que la deuxième génération se sent très globalement appartenir à la Belgique (83%) » [10].

Nous avons donné quelques exemples d’action et d’engagement, notamment de certaines Églises issues des racines africaines en Belgique. Elles interviennent dans la lutte contre le racisme et les discriminations, à travers les soutiens juridiques, économiques et financiers qu’elles apportent à leurs membres souvent victimes de l’injustice sociale, touchant, particulièrement, à l’emploi, au logement et dans les démarches administratives diverses [11]. L’implication dans la société belge, de La Nouvelle Jérusalem, une église chrétienne évangélique, située à Bruxelles, a retenu notre attention.

Plus conscients des mécanismes sociaux que leurs parents ou aînés, les Afropéens sont également mieux à même de s’interroger sur les différentes facettes de leurs identités, qu’il leur appartient de comprendre et d’assumer. Toutefois, leurs origines et ces identités multiples peuvent parfois les enfermer dans des stéréotypes, les exposant ainsi à davantage de discrimination et à un sentiment de frustration sociale.

Conclusion

Ce travail, nous permet ainsi de saisir sous certains aspects historiques, politiques, socio-économiques et culturels, le racisme et les discriminations en Belgique. Bien que les textes de lois existent et que les organismes, les diverses institutions, sans oublier les associations de défense, soient constamment à l’œuvre contre ce phénomène, les résultats sur le terrain sont mitigés et encore loin des attentes.

Nous avons relevé certaines raisons à cette impuissance institutionnelle. Celle-ci tient à la complexité du phénomène, que les dispositifs juridiques peinent à appréhender dans la diversité de ses manifestations. On note toutefois le dynamisme et la détermination des acteurs, ainsi que de la jeunesse afrodescendante et afropéenne en particulier, de plus en plus engagés sur tous les fronts de cette lutte.

On peut souhaiter qu’à l’avenir, les différents acteurs de la société civile, les autorités politiques et l’administration dans son ensemble prennent davantage en considération la question du racisme et des discriminations, en raison de son impact négatif sur tous les aspects de la vie sociale.


[1] Cette notice présente les grandes lignes de notre TFE, présenté et défendu en vue de l’obtention du Certificat universitaire en Sciences sociales et religieuses/ Etudes afropéennes.

[2] Akoun A. et Ansart P. (dir.) (1999), Dictionnaire de sociologie, Paris, Le Robert/Seuil, p. 78.

[3] Capul Jean-Yves, Garnier Olivier (dir), (2015), Dictionnaire d’économie et de sciences sociales,

Paris, Hatier, p. 182.

[4] Ibid., p. 184.

[5] De Saint-Moulin Léon, (1997), Œuvres complètes du Cardinal Malula, Textes concernant la vie religieuse, Vol. 5, Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa,  p. 15.

[6] Etambala Z. A., (1993), In het land van de Bamako (Dans le pays de Bamako), Steunpunt Migranten-Cahiers, n°7, Leuven, p. 85-86.

[7] Wieviorka M. (1998). « Le racisme, une introduction », Paris, La Découverte, p. 82.

[8] Heyer Évelyne, Gouyon Pierre-Henri, (2020), La notion de race. Un regard actuel de la biologie et de la génétique, in Communications 2020/2 (n° 107), Éditions du Seuil, p. 13-14.

[9] Brun Solène, (2022), « La socialisation raciale : enseignements de la sociologie étatsunienne et perspectives françaises », Sociologie, 2022, 13 (2), p. 200.

[10] Demart Sarah, Schoumaker Bruno, et. al. (2017), Des citoyens aux racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais. Fondation Roi Baudouin, Bruxelles, p. 117.

[11] Maskens Maïté (2008), « Migration et pentecôtisme à Bruxelles, Expériences croisées », Archive des sciences sociales des religions, 143 (juillet-septembre 2008), Bruxelles, p. 55.

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