Quand la Bible hébraïque valorise l’Afrique noire


Jeanine MUKAMINEGA

Entreprendre une quête pour comprendre le rapport complexe entre la Bible et l’Afrique noire c’est comme se promener dans un champ miné à chaque m2. D’emblée, il faut signaler que la présence dans la Bible d’éléments renvoyant au continent noir n’épuise pas la question du contact de plus d’un millénaire et demi entre l’Afrique, le Levant et la Mésopotamie. Parmi les contacts anciens, on signale une présence égyptienne au Levant dès le 15e s. avec la prise de Megiddo par Thoutmosis III (1490-1436) en 1468 av. n. è. et une correspondance, datant du 14e s. av. n. è., entre les pharaons et les roitelets de la région. Ces lettres ont été trouvées dans les ruines de la capitale d’Akhénaton à El-Amarna. L’histoire de ce contact se reconstitue à l’aide de sources éparses de natures tellement variées que non seulement cela laisse plusieurs zones d’ombres mais aussi cela requiert des compétences dans plusieurs domaines. Mais surtout, l’histoire derrière ces questions est si embrouillée que même les vocables Bibleet Afrique couvrent des réalités complexes souvent ignorées.

Le corpus appelé « Bible hébraïque » est un ensemble de documents avec des thématiques et des visées différentes qui furent remodelés c.à.d. modifiés par ajouts, transformations et omissions pendant des siècles -entre le 8e et le 1er s. av. n. è. Ces documents furent rassemblés et unifiés plus tard. L’ensemble fut canonisé pour devenir la « Parole divine » vers la fin du 1er s. de n. è. Toute cette histoire comporte des moments d’articulations historiquement identifiables et qui correspondent aux diverses crises socio-politiques qu’ont traversé les royaumes d’Israël et de Juda. Les éléments littéraires qui renvoient à l’Afrique n’ont pas échappé à ces réécritures de l’histoire. Ils ont été sélectionnés et convoqués pour servir l’agenda confié au corpus unifié. Il faut donc les prendre avec des pincettes et éviter toute lecture littérale de ces données.

Quant au vocable Afrique, il est également le résultat d’une histoire longue, complexe et préjudiciable pour les peuples concernés. Ce n’est que récemment qu’il désigne tout un continent habité par des peuples différents. Bien que des échanges et des mouvements migratoires ont pu laisser des traces de parentés linguistiques et culturelles encore perceptibles, chacun a eu son histoire et sa culture. On distingue souvent l’Afrique méditerranéenne de l’Afrique subsaharienne. L’histoire de ce nom, ses origines, ce qu’il signifie, les contextes et les raisons de son attribution au continent sont encore en débat. Le nom englobant a été imposé du dehors, les peuples ne se comprenaient pas comme africains, encore moins comme un même peuple. L’imposition du nom s’est doublée d’un effacement systématique de l’histoire et des réalisations culturelles de ces peuples. Ils deviennent de facto un peuple sans histoire. L’omission -dans les manuels d’histoire pour jeunes générations- de grandes cités antiques avec leur artisanat textile et leur commerce international, finit par les déraciner de leurs propres terres. Ainsi, Méroé et ses pyramides, le Grand Zimbabwe, Mapungubwe Quiloa (Kilwa) et bien d’autres ne furent pas portés à la connaissance de ces générations qui allaient bâtir l’Afrique actuelle supposée unifiée et de culture homogène, ce qui est loin d’être le cas. Aux époques où le corpus Bible hébraïque s’élaborait, l’Afrique de nos imaginaires n’existait pas. Il serait donc vain de chercher l’Afrique noire comme telle dans la Bible. Ni le peuple africain ni le nom n’existent dans la Bible. Toute lecture identitaire et généalogique – dans le sens ethnique du terme – devrait être soutenue par des investigations historiques et culturelles serrées. De quoi retourne donc l’assertion du titre ?  

L’assertion s’enracine dans une quête plus vaste inspirée par la prise de conscience de traces tenaces, dans le texte biblique, qui renvoient à certaines régions de l’Afrique autres que l’Egypte, mais d’une manière quelque peu altérée. Les plus frappantes sont les traces dans les textes mythiques du livre de la Genèse que les traditions juive et chrétienne attribuent à un certain Moïse supposé avoir vécu au 2e millénaire av. n. è.  Bien entendu, les études bibliques modernes ont réévalué ces traditions. Le livre de la Genèse, charriant certes des traditions anciennes, a été retiré de la plume de Moïse et il serait postérieur à l’exil babylonien survenu en 597 et 587 av. n. è. Au sein des récits des origines de ce livre, un passage qui parle d’un énigmatique ancêtre mythique dans la table des nations du chapitre 10, Koush/Coush fils de Ham/Cham, impressionne. Sa descendance deviendra noire, non par la Bible, mais bien par ses lecteurs. Avis à l’afrocentrisme en quête d’une dépollution de la mémoire : le chemin est encore long ! L’identification limpide de la part du texte biblique, celle de la transmission des religions du Livre -judaïsme, christianisme, islam-, celle des conquêtes politiques et celle des malentendus de l’histoire attend encore des chercheurs intrépides et lucides.  Voici les extraits du passage en question :

1.Voici la postérité des fils de Noé : Sem, Cham et Japhet. Il leur naquit des fils après le déluge. […] 6. Les fils de Cham furent : Koush, Mitsraïm, Puth et Canaan. […] 8. Koush engendra Nimrod, c’est lui qui commença à être puissant sur la terre. […] 10. Nemrod régna d’abord sur Babel, Érec, Akkad et Calné au pays de Schinear. 11. De ce pays-là sortit Assur, il bâtit Ninive, […] (Gn 10 : 1-12).

Les traductions grecques de la Bible hébraïque ont rendu le nom de Koush par ‘Ethiopie’ et certaines de nos Bibles le traduisent par Nubie. A ma connaissance, aucune société biblique n’ose encore franchir le pas et traduire Koush par Soudan ce qui rendrait justice à la mémoire de ce peuple antique reconnu puissant dans la Bible. En effet, Koush est bien le nom d’un ancien royaume florissant de Napata dont le territoire est dans l’actuel Soudan. Le peuple koushite antique semble avoir été impressionnant à tel point que le rédacteur de Genèse 10 en a fait un ancêtre mythique des grandes puissances connues de son temps : Mitsraïm/Egypte ; Puth/Libye ; Babel/Babylone et l’Assyrie. En faisant de Koush le père de Nemrod, le peuple koushite devient apparenté aux bâtisseurs de villes fameuses et artisans de civilisations glorieuses : Akkad, Assur, Ninive. Dès lors, on peut se demander s’il y a eu un événement connu ou si un koushite historique aurait joué un rôle qui a pu laisser une mémoire si forte qu’elle a promu ses aïeux au rang d’ancêtres mythiques du Moyen Orient. Un candidat possible serait le pharaon Taharqa (690-664) mais c’est encore à prouver. On note ici que non seulement la Bible distingue bien l’Égypte de Koush mais aussi qu’elle fait de Koush le frère de Mitsraïm/Egypte.

Partant du fait que les récits de la Genèse sont tardifs, que Koush est attesté dans les sources égyptiennes, que les Pharaons koushites -la XXVe dynastie- ont gouverné l’Egypte durant la 2e moitié du 8e s. à la fin de la 1re moitié du 7e s.  av. n. è., qu’un de ces pharaons, Taharqa/Tarhaqa est attesté dans la Bible (2R 19,9), que cette période fut marquée par l’expansion de l’empire d’Assyrie qui avait en face comme puissance cette Egypte des pharaons originaires de Napata avec lesquels il se disputait la domination de ce Proche Orient aux enjeux commerciaux et sécuritaires colossaux, on peut présumer que la XXVe dynastie a impacté, d’une certaine manière, l’écriture de la Bible. Et ce, de manière respectueuse de ce peuple que le rédacteur du livre attribué au prophète Esaïe décrit comme une nation au loin, guerrière redoutable avec une flotte maritime, peuple élancé, luisant et craint (Es. 18, 1-2) :

1. Terre où retentit le cliquetis des armes au-delà des fleuves de Koush. 2. Toi qui envoies sur mer des messagers dans des navires de jonc voguant à la surface des eaux. Allez, messagers rapides vers la nation forte et vigoureuse. Vers ce peuple redoutable depuis qu’il existe, nation puissante et qui écrase tout. Et dont le pays est sillonné de fleuves.

Il est vrai que la présence égyptienne est plus impressionnante que l’Afrique subsaharienne mais, il y a au moins, un coin de l’Afrique noire, l’ancien royaume de Napata, qui est connu de l’écrivain biblique. Il est quasi certain aussi qu’une lecture minutieuse outillée de données culturelles, historiques et géographiques fiables y trouverait d’autres traces : un vaste chantier qui attend les ouvriers et ouvrières de la dernière heure.


Ressources succintes

  • BRAUDE Benjamin, « Cham et Noé. Race et esclavage entre judaïsme, christianisme et Islam », In, Annales. Histoire, Sciences Sociales. 57ᵉ année, N. 1, 2002. pp. 93-125.
  • BRIEND Jacques et Seux M.-J., Textes du Proche-Orient Ancien et Histoire d’Israël, Paris, Cerf, 2011.
  • BRUDER Edith, « Tribus perdues d’Israël en Afrique. La rencontre des Africains avec le judaïsme, jalons historiques », Pardès 2008/1 (N° 44), pages 39 à 53, Éditions In Press.
  • ELAYI Josette, L’empire assyrien, histoire d’une grande civilisation de l’antiquité, Paris, éd. Perrin, 2021.
  • GOLDENBERG David, The Curse of Cham: Race and Slavery in Early Judaism, Christianity, and Islam, Princeton University Press, 2003.
  • MVENG Engelbert, « la Bible et l’Afrique noire », in E. Mveng – R.J.Z. Werblowsky(éd.), Le congrès de Jérusalem sur l’Afrique noire et la Bible, PICAC Yaoundé, 2013.
  • SAUVAGE Martin, Atlas historique du Proche Orient Ancien, Paris, Les belles lettres, 2020.
  • TRIGANO Shmuel, « La figure biblique de Ham : Un essai de clarification », Pardès, 2008/1 N° 44 | pages 9 à 16, Editions In Press.

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