Plaidoyer pour une demande de pardon de la Belgique face au passé colonial
Paty ILUNGA MITEO
Récemment, à travers certains médias, une scène choquante a ébranlé nos consciences : un jeune afro-descendant de seulement 9 ans a été plaqué au sol par un policier, son genou oppressant le dos de l’enfant, rappelant de manière frappante le meurtre tragique de George Floyd aux USA. Cette posture révoltante découle d’une série d’événements tragiques : le jeune Mathias, âgé de 9 ans, fut victime d’injures racistes par un autre enfant. Devant l’absence de réaction de la part des adultes encadrants, sa frustration l’a poussé à exprimer sa colère de manière violente, entraînant l’intervention des forces de l’ordre. Cependant, cette suite d’événements a culminé en une image choquante d’un policier faisant usage de force excessive sur un enfant de 9 ans.
Cette situation, bien que malheureusement pas exceptionnelle, soulève des questions profondes sur les conséquences de l’humiliation, de la violence qu’elle engendre, ainsi que sur les racines historiques des effets tragiques de la colonisation. Dans ce contexte, l’exploration des démarches de pardon et de réconciliation acquiert une importance cruciale pour l’éradication de la violence et la construction d’un avenir empreint de justice et de dignité.
Parmi les récents événements qui rappellent avec force l’urgence de cette démarche, il y a la date du 19 décembre 2022, où une proposition de résolution visant à obtenir des excuses de la Belgique pour les crimes coloniaux au Burundi, au Congo et au Rwanda a échoué en raison du départ des partis de droite, annulant ainsi les travaux de la commission « Passé colonial. » Cette impasse politique révèle un problème plus profond : l’humiliation infligée pendant la colonisation semble être minimisée. Or, cette humiliation persistante contribue au racisme croissant et à la discrimination envers les populations afro-descendantes en Belgique. La mobilisation massive1 de la marche citoyenne « Black Lives Matter » en 2020 souligne l’urgence d’agir au-delà des clivages politiques pour aborder ce malaise sociétal.
Et au-delà des africains et afro-descendants qui continuent à porter les stigmates de ce passé humiliant, le danger qu’il ne faudrait pas occulter c’est celui des structures d’humiliation qui persistent et continuent à polluer le vivre ensemble en Belgique. À cause de ces structures d’humiliation qui subsistent encore dans l’espace publique au travers du racisme croissant et de la discrimination envers les populations afro-descendantes, il y a un malaise qui nous somme d’agir2 au-delà de tout clivage politique.
Néanmoins, le traitement du passé colonial soulève des défis majeurs, intrinsèquement liés, qui nécessitent une approche nuancée et équilibrée. Deux enjeux fondamentaux émergent : l’équilibre délicat entre le « monumental oubli » et « l’interminable dette »3, ainsi que la complexité de la résolution des crimes atroces de masse.
D’une part, il s’agit de trouver un équilibre éthique et politique entre minimiser les conséquences de la colonisation et créer un sentiment d’impunité, ou au contraire, admettre une dette perpétuelle, posant des questions de faisabilité et d’équité. Ce défi requiert une réflexion approfondie sur les dimensions morales, éthiques, juridiques et politiques.
D’autre part, la résolution des crimes de masse, tels que ceux commis pendant la colonisation, se révèle extrêmement complexe en raison de leur échelle massive, de leur longue durée et de l’absence de responsabilités claires. La difficulté réside dans l’identification des responsables et dans la capacité à établir une réelle responsabilité juridique. De plus, la question se pose de savoir si des réparations matérielles ou symboliques peuvent compenser de tels actes d’atrocité, en tenant compte du poids historique et de la complexité des situations passées.
Le coût de l’inaction
1 LE COÛT DE L’INACTION
Les précédents défis ne devraient pas occulter le fait que l’inertie dans la démarche de demande de pardon ouvre la voie à d’immenses dangers pour la Belgique.
Premièrement, l’échec politique à concrétiser la demande de pardon pour les crimes coloniaux risque de nuire gravement à la démocratie et d’alimenter le cynisme public envers les politiciens. Cette instrumentalisation politique affaiblit la confiance dans les mécanismes démocratiques et détourne l’attention des véritables enjeux de justice et d’égalité. Il est crucial que les politiciens surmontent leurs querelles partisanes pour répondre de manière significative à cette question cruciale et démontrer leur engagement envers une société plus juste et inclusive en Belgique.
Deuxièmement, l’insuccès dans le projet de demande de pardon pour les crimes coloniaux expose la société belge à un double risque, comme le souligne le philosophe Olivier Abel4. D’une part, il engendre un risque de communautarisme, où les communautés afro-descendantes se regroupent par réaction à l’humiliation subie, créant ainsi des groupes d’inclusion vulnérables, fragmentant ainsi la société. D’autre part, cette humiliation peut conduire à des réactions de violence disproportionnée de la part de ceux qui se sentent humiliés, mettant en péril la stabilité sociale et politique. Pour prévenir ces dangers, il est impératif que la Belgique reconnaisse les injustices coloniales, s’engage dans un processus de réconciliation et de réparation, et favorise la compréhension mutuelle pour éviter l’escalade des tensions et la désintégration sociale.
Enfin, l’omission de répondre à l’exigence éthique de demander pardon pour les crimes coloniaux risque de perpétuer le racisme structurel dont les afro-descendants sont victimes. Cela maintient un statu quo où leurs préjudices sont minimisés, renforçant ainsi l’invisibilité et la marginalisation de ces communautés. Le racisme structurel persiste, nourri par des systèmes d’oppression historiques non résolus, engendrant des inégalités profondément enracinées qui ont un impact humain et économique significatif. Répondre à cette exigence éthique est essentiel pour la réparation des torts historiques, la promotion de l’égalité, et la lutte contre le racisme structurel, contribuant ainsi à une société plus juste et équitable.
Les résolutions
Pour pallier aux menaces pesantes sur la cohésion sociale en Belgique et pour démanteler les institutions dégradantes héritées du passé colonial, il est impératif que l’État belge sollicite le pardon des peuples originaires du Burundi, du Congo et du Rwanda pour les crimes de la colonisation, afin d’ouvrir la voie à une réconciliation nécessaire. Dans cette démarche, l’utilisation de catégories théologiques telles que la faute, le péché et le pardon joue un rôle crucial en apportant une dimension morale, éthique et spirituelle à un débat souvent circonscrit aux aspects historiques, juridiques et politiques5. La théologie chrétienne nous encourage à déplacer notre réflexion du domaine des « excuses » vers celui du « pardon », car elle prône la justice reconstructive dans les relations internationales et entre groupes. Cette transition sémantique s’articule autour de distinctions fondamentales et éthiques entre demander pardon et présenter des excuses. Demander pardon implique une reconnaissance explicite de sa responsabilité dans un tort causé à autrui, avec une intention de contrition, de réparation et de restauration des relations. En revanche, présenter des excuses peut être plus général, moins enclin à admettre une faute personnelle, et peut parfois manquer d’une profondeur morale et éthique, risquant ainsi de rester superficiel dans la résolution des conflits.
En outre, l’analyse de Jean-Marc Ferry6 met en exergue les limitations inhérentes à la logique de la rétribution dans le cadre juridique actuel. Deux aspects majeurs sont ainsi éclairés : premièrement, la contrainte légale imposant la rétribution en tant que châtiment pour les actes criminels, créant une dichotomie entre l’individu réel et son idéal moral, entravant ainsi sa réhabilitation. Deuxièmement, l’inefficacité de cette logique face à la réconciliation dans des cas de crimes d’une gravité exceptionnelle, comme ceux perpétrés durant la colonisation. En contraste, la notion de pardon par l’amour, soutenue par Jean-Marc Ferry et le christianisme, offre une alternative transcendant ces limites. Elle permet à l’individu de se réinventer, de se réconcilier avec lui-même et la société, et d’entamer un processus de rédemption et de transformation. En abordant la demande de pardon dans un esprit de valorisation de l’individu au-delà de ses actes passés, cette approche favorise une véritable réconciliation et offre une voie vers un avenir empreint de justice et d’unité, notamment face à des crimes d’une ampleur incommensurable.
En fin, l’ananlyse d’Olivier Abel7, inspirée par les réflexions de Hegel, met en lumière la notion fondamentale du pardon en tant que processus essentiel pour échapper aux deux pièges qui entravent notre relation avec le passé : le « monumental oubli » et « l’interminable dette ». Cette perspective dynamique du pardon favorise la transcendance des divisions historiques et l’ouverture à une nouvelle narration collective.
Tout d’abord, le « monumental oubli » réside dans le risque d’ignorer ou de minimiser les erreurs et les souffrances du passé, créant un vide dans la mémoire collective. Le pardon, tel qu’expliqué par le christianisme, remédie à cette lacune en encourageant chaque partie à renoncer à sa partialité, à reconnaître ses propres fautes et sa contribution à la situation. En adoptant une perspective plus inclusive, le pardon offre l’opportunité d’écrire une nouvelle histoire prenant en compte les souffrances passées et les erreurs commises.
Deuxièmement, « l’interminable dette » découle de l’idée que la réparation des torts historiques peut sembler insurmontable, créant une dette morale qui semble ne jamais pouvoir être remboursée. Cependant, le pardon permet de reconstruire et de guérir en favorisant la compréhension mutuelle, la réconciliation et la rédemption. Il offre un moyen de progresser au-delà de la dette en engageant un dialogue ouvert et en reconnaissant les actions positives qui peuvent être entreprises pour restaurer les relations entre les parties.
Enfin, il est crucial de comprendre que du côté des « victimes », accorder le pardon ne signifie pas oublier ou minimiser les torts subis. Au contraire, il représente une démarche consciente visant à libérer la victime de la continuité de la souffrance infligée. Le pardon brise le cycle de la vengeance et de la haine, favorisant ainsi un processus de guérison collective et contribuant à la construction d’une identité et d’une communauté plus positives. C’est un acte de courage et de dignité qui inspire la transformation sociale et résiste à l’oppression passée en refusant de laisser l’oppression exercer une influence destructrice.
En Conclusion
En conclusion, la question du pardon dans le contexte de la colonisation Belge envers les populations des descendants victimes, notamment au Burundi, au Congo et au Rwanda, revêt une importance cruciale pour la justice, la réconciliation et la construction d’un avenir plus juste. Comme souligné par divers philosophes et penseurs, le pardon représente un moyen essentiel de transcender les divisions historiques, de reconnaître les torts commis et de permettre la réconciliation. Pour que ce processus de pardon soit effectif, la Belgique et les descendants des victimes peuvent entreprendre plusieurs actions concrètes (dont certaines sont déjà proposées dans les conclusions de la commission spéciale « Passé colonial »8) :
Premièrement, en demandant pardon, la Belgique devrait officiellement reconnaître les injustices et les souffrances infligées aux populations colonisées au Burundi, au Congo et au Rwanda. Cette reconnaissance doit être transparente, sincère et inconditionnelle, sans minimisation ni justification des actes commis.
Deuxièmement, la Belgique, les gouvernements des pays concernés et les représentants des communautés des descendants des victimes devraient ouvrir un dialogue constructif. Ce dialogue doit permettre une compréhension mutuelle des conséquences de la colonisation et des moyens de réparation. Les descendants des victimes peuvent jouer un rôle essentiel en plaidant pour leurs droits et en exprimant leurs attentes dans ce processus.
Troisièmement, le plat pays pourrait envisager des formes de réparation symbolique et matérielle pour les victimes de la colonisation. Les descendants des victimes peuvent participer à la définition de ces mesures de réparation et veiller à ce qu’elles répondent aux besoins et aux aspirations de leurs communautés.
Quatrièmement, la Belgique et les descendants des victimes devraient promouvoir une éducation inclusive qui intègre l’histoire coloniale et encourage une compréhension approfondie des enjeux liés à la colonisation. Les descendants des victimes peuvent contribuer en partageant leurs connaissances et leurs récits familiaux pour enrichir cette éducation.
Enfin, la Belgique, les descendants des victimes et d’autres nations européennes impliquées dans la colonisation peuvent travailler ensemble pour élaborer une approche collective de la réparation et de la réconciliation. Cette coopération renforcera les efforts internationaux en faveur de la justice historique et de la réconciliation.
1 LES RÉSOLUTIONS
- Journal Le Soir. lesoir.be. 7 Juin 2020. https://www.lesoir.be/305576/article/2020-06-07/black-lives-matter-pres-de-10000-personnes-se-sont-rassemblees-devant-le-palais (accès le 26 Mai 2023) : À Bruxelles il y avait près de 10.000 personnes d’après les forces de l’ordre. Et ce durant la crise de la pandémie de la COVID ! ↩︎
- Jean-Marc FERRY, interviewé par Damien KUDADA BANZA. Réponse de Jean-Marc FERRY aux étudiants du séminaire de théologie publique et sociétés pluralistes au sein de la F.U.T.P. Avril 2023. ↩︎
- Olivier ABEL. « Ce que le pardon vient faire dans l’histoire.» Esprit, Juillet 1993: 60-72., p. 67 : le tragique du conflit, où le différend est insoluble, indépassable. ↩︎
- Olivier ABEL. De l’humiliation. Mayenne: Les Liens qui libèrent, 2022., p. 146. ↩︎
- Jean-Marc FERRY et Paul VALADIER, interviewé par Nathalie SARTHOU-LAJUS & Jean-Louis SCHLEGEL. La place de la religion dans la vie politique. Société d’Édition de Revues, 1er Janvier 2015: 51-63., p. 62. ↩︎
- Jean-Marc FERRY. L’éthique reconstructive. Paris: Cerf, 1996., pp. 22-27. ↩︎
- Olivier ABEL. « Ce que le pardon vient faire dans l’histoire.», pp. 67-69. ↩︎
- Commission spécial « Passé colonial ». Introduction et constats des experts. Rapport parlementaire, Bruxelles: Chambre des représentants, 2022., p. 96. ↩︎

