La Mbuya zimbabwéenne, Nehanda : une anamnèse réparatrice 

Introduction 

Cette citation sur l’homme par-delà le technicien qu’il faut réveiller devant la question coloniale accompagnait l’argumentaire du colloque : « Mémoires blessées, promesses inachevées, la pensée de Ricœur et les horizons africains », tenu à Kinshasa du 25 au 27 avril 2023. Elle inspira la forme de ma présentation de la Mbuya prêtresse zimbabwéenne Charwe Nyakasikana à ce colloque. Il s’agissait de faire découvrir une aïeule peu connue du lecteur francophone, de revisiter les mondes d’hier et d’interroger les filières de transmission du fondement mythique lui donnant une existence telle que sa voix défie l’espace et le temps. Mais il a fallu assumer trois limites : – une découverte récente de la figure et de son univers ; – un propos débouchant sur plusieurs domaines (histoire, ethnologie, sociologie et science des religions) où je ne suis pas chez moi ; – une considération de moins de deux ans sur une vie d’environ 40 ans. 

La pertinence de la promesse portée par Charwe Nehanda Nyakasikana m’a semblée digne d’une mise en suspension de mon domaine -l’univers biblique- pour une aventure de conteuse. Yala Kisukidi, dans Tanina Ntoto (2020), nous apprend que la grand-mère des littératures et des sciences humaines est une figure dont on n’attend presque plus rien. Elle est celle qui raconte sans être racontée. Nyakasikana devient alors une exception qui confirme la règle. La grand-mère (mbuya) Charwe peut être contée pour qui elle a été (cf. Nehanda d’Yvonne Vera). Cette perspective détermina une présentation articulée autour de cinq questions. 

I. Qui était Nehanda Charwe Nyakasikana ? Réalités et légendes 

Mbuya Nehanda est une figure mi-historique mi-légendaire qui incarnait l’esprit de l’une des ancêtres du peuple Shona, la légendaire déesse de la pluie, Nyamhita Nyakasikana de Handa, une localité de l’empire médiéval Matopa. Des zones d’ombres entourent encore la femme historique qu’elle fut. On trouve de la documentation rapportant des faits attestés, des faits vraisemblables et des faits de facture clairement légendaire. Elle serait née sous le nom de Charwe Wokwa Hwata à Chishawasha dans les terres du Shona central, l’actuel Zimbabwe, entre 1840 et 1863. C’est là qu’elle exerça ses talents de cheffe spirituelle et de stratège guerrière hors du commun. Talents qui la feront entrer dans l’histoire pour en avoir payé le prix ultime. La date de sa mort bien consignée dans les archives britanniques est connue mais on ignore celle de sa naissance. Elle a été mariée et eut des enfants. Sur son enfance, c’est le silence absolu. Les historiens hésitent quant à ses origines qui pourraient être royales (dynastie Hwata) ou paysannes ainsi qu’à la nature de son pouvoir qui pourrait être inné ou acquis par l’initiation. Dans les deux cas, l’un n’empêche pas l’autre.

De son vivant, Charwe fut reconnue prêtresse guérisseuse, gardienne des traditions Shona. Ses pouvoirs auraient été liés à sa science des herbes sacrées. Alors qu’elle jouissait d’une grande renommée et que son autorité était établie, sa vie bascula dans les années 1890 à l’occasion de l’installation des Britanniques du British South African Compagny (BSAC) à l’intérieur des terres et qui brutalisa les tribus. Elle fut contrainte d’intervenir militairement en organisant, avec ses pairs, la première Chimurenga (lutte de libération) de 1896-97. Charwe Nyakasikana, désormais Mbuya Nehanda de son appellation d’héroïne, meurt pendue par les colons le 27 avril 1898. À sa mort, elle aurait prononcé cette phrase devenue aussi légendaire qu’inspirante :  » Mapfupa angu achamuka ! (Mes os se relèveront !) ». Son crâne aurait été envoyé en Angleterre comme trophée de conquérants.1

II. Que peut-on savoir de son univers sociopolitique ? Repères factuels (1889-1898)

Dès 1884, les colons de la colonie du Cap s’installent à l’intérieur du continent par les armes et par la ruse en faisant signer de faux documents aux chefs locaux (cf. cas de Lobengula). Dans les années 1890, une entité étatique, qui sera appelée Rhodesia/ Rhodésie, est créée en l’honneur du financier et idéologue Cecil John Rhodes (1853-1902) qui visait la possession de l’Afrique du Cap au Caire. Ils instaurèrent des lois dont celle sur la répartition des terres (Land Apportionment Act) interdisant aux Africains de posséder des terres en dehors des zones de réserve délimitées et la loi appelée « taxe sur les huttes », Narissa Randhani, Financing Colonial Rule : the Hut Tax System (1985). Des réinstallations et des camps de travail forcés sont également organisés. C’est à ces violences symboliques, identitaires et économiques que répond la première Chimurenga menée par les prêtres et la prêtresse Mbuya Nehanda. Les récits postérieurs et les rapports officiels désignent cette dernière comme la plus efficace de cette protestation. Sophie Squire dans Socialist Worker écrit en mars 20222

« Nyakasikana a joué un rôle déterminant dans la planification des lieux où les Shona allaient mener leurs attaques, en ciblant les infrastructures – telles que les mines et les fermes – qui avaient une importance économique pour les Britanniques. ».

Elle fut capturée et accusée en 1897, puis pendue par l’autorité du Haut-Commissaire (britannique) pour l’Afrique du Sud fin avril 1898. L’événement est bien documenté3. À part cette dernière étape de sa vie, elle émerge d’une culture non écrite. Les éléments vérifiables sont maigres. L’efficacité de ses talents militaires et la note d’espoir de ses derniers mots en ont fait une figure légendaire avec deitinéraires de transmission complexes et féconds. Aussi, la question du monde culturel qui l’a façonnée se pose.

III. Qu’était son univers culturel ? Divinités et esprits ancestraux

Bien que connu par les explorateurs dès la fin du 1er millénaire de notre ère, la reconnaissance du passé glorieux du peuple Shona est récente. Pourtant, au 10ème s. déjà, Al-Masudi dans The Meadows of Gold, The Abdasids (922)rapportait quechez le peuple bantou Shona,le roi y est vu comme le fils du grand maître, le Dieu du ciel et de la terre. Dans la même ligne, l’archéologie en Afrique australe a révélé que des sociétés bantoues n’étaient pas seulement agro-pastorales et artisanales, elles étaient aussi commerçantes, exportatrices de l’or vers l’océan Indien (Syrie, Chine, Perse …).

Mbuya Nehanda hérite d’une culture ouverte au monde extérieur du Grand Zimbabwe, capitale du florissant empire Mwene-Matopa ou Matopa (11-15ème s.) dont les gisements d’or étaient légendaires. Cette cité à l’intérieur du continent avait bien saisi l’importance de la prospérité économique mais aussi du rôle de la religion dans la cohésion sociale. En effet, forment une communauté ceux qui partagent une source d’inspiration quelle que soit sa nature mais transcendant le quotidien : une généalogie, une origine au-delà du monde visible, dans l’univers des esprits, des ancêtres et des divinités. Ce que Mbuya Nehanda représente et transmet se comprend à travers les multiples traditions de son univers culturel :

  1. Charwe est reconnue mhondoro de l’Esprit ancestral et royal féminin, réputé puissant, l’esprit de Nyamhita Nyakasikana Ne Handa (de Handa), la princesse fille du 1er roi Shona de l’empire de Mwene-Matopa où elle régna sur une partie vers 1430. Selon la légende, elle n’a pas connu la mort, elle aurait disparu dans la montagne qui, dès lors, porte son nom, Nehanda. Depuis, son esprit élit régulièrement des corps à investir. Charwe, comme Ne Handa, fut précédée et suivie par d’autres. Mais sa renommée est telle qu’elle éclipse les autres Ne Handa pour incarner à elle seule cette longue lignée de femmes déesses de la pluie, héritières de Nyamhita Nyakasikana de Handa.
  2. Selon l’historienne Ruramisai Charumbira, Imagining a Nation (2015), le pouvoir de Nehanda s’accordait bien à une épistémologie historique africaine ancienne où le monde était vu comme féminin, régi par les forces de fertilité de la nature. La vie y était enrobée d’esprits féminins (déesses) gardiennes de l’équilibre des cycles de la vie.
  3. Si on en croit les éditeurs du New World Encyclopedia, l’univers religieux du Grand Zimbabwe s’inscrit dans cette épistémologie. En effet, 
    « La religion du royaume Mutapa s’articule autour de la consultation rituelle des esprits et du culte des ancêtres royaux. Les ancêtres conseillaient les rois par l’intermédiaire de médiums, les « mhondoros« . Ces médiums entretenaient des sanctuaires dans la capitale et servaient d’historiens oraux qui enregistrent les noms et les actes des anciens rois. »4
  4. Les mhondoro lisaient la volonté de Mwari, Dieu créateur, père de tous les clans.
    « La religion mashona compte cinq esprits principaux, […] mais chacun avait sa propre signification qui était prise en compte : les esprits Mhondoro – les esprits ethniques, les esprits Midzimu – les esprits familiaux, les esprits Mashawe – les esprits étrangers et patronaux, Ngozi– les esprits lésés, et Waroyi – les esprits maléfiques des sorciers. », Tendai Mutinhu, « Nehanda of Zimbabwe » (1976 : 62).  

Le Dieu Mwari, témoin de la vérité, règne sur les bons et les mauvais esprits, sa générosité se sent par la pluie, il communique via les esprits. Charwe a vu le jour et a grandi dans ce monde holistique qu’elle a défendu au prix de sa vie. La postérité l’a reçue diversement selon le groupe, le contexte et le projet (politique, identitaire, artistique, culturel).

IV. Un leg reconnaissable ? Instituer une Mbuya nationale

Comme Julian Cobbing et R. Charumbira, Elara Bertho dans « L’histoire de la Chimurenga » (2017 : 145), estime que la généalogie des luttes de libération qui lui est associée, initié par Terence Ranger, a été entretenue dans les salles de classe de l’université du Zimbabwe. Selon l’auteure, tout débuta par une invocation à Nehanda, dans le roman deSolomon Mutswairo, Feso (1956 : 29‑30), qui deviendra vite une manifestation politique. Puis, la revue Dissent de 1959 du même Terence la fit passer de rebelle sorcière au pouvoir occulte à une héroïne résistante au même titre que celles et ceux de la guerre mondiale. Elle devient malléable, sujette à la manipulation politique. 

À la fin des années 1960, Nehanda a été réinventée par les nationalistes et une véritable tradition se construit autour de son nom. La chanson mobilisatrice de la guérilla des années 70, Take up Arms and Fight (recueilli au musée du Zimbabwe par Elara Bertho (2017 : 137-159), est éloquente.

Tandis qu’elle agonisait sur son lit de mort, 
Mbuya Nehanda dit : « Je me meurs pour ce pays »
Ce conseil qu’elle nous a légué, c’était :
« Prenez les armes et libérez-vous » […].

Le lien entre la première Chimurenga et les divers épisodes de la longue lutte d’indépendance passera même dans les manuels scolaires. L’œuvre de Terence Osborne Ranger et ses compagnons fait ici office de réparation des mémoires, une sorte d’antidote au verdict de Yala Kisukidi (Tanina Ntoto, 2020 : 85) : 

« … les formes de la colonialité, les violences et les destructions coloniales qui s’abattent sur les vies individuelles et les collectivités, portent le témoignage des filiations rompues. Perte du nom. Perte de la généalogie. Perte de la mémoire. Perte de la terre. »

Plus que tout, Charwe Nyakasikana fut majestueusement exhumée par une autre femme, Yvonne Vera dans une nouvelle, Nehanda, en 1993. Dans Nehanda, Vera dessina – sur base de ses souvenirs d’enfance et des témoignages de sa propre grand-mère- une figure mi-historique mi-légendaire qui, depuis, ne cesse de relever les os de l’héroïne. 

S’interroger sur la réception, c’est aussi s’interroger sur le concept de « transmission ». Concept à reconsidérer vu que l’Afrique est réputée ne pas avoir eu d’histoire. Ici, nous relevons seulement qu’une transmission de l’essence des réalités n’est pas du ressort des épistémologies universitaires qui pèchent par la fragmentation du réel. Or, l’Afrique est d’abord en quête de son auto-compréhension en vue d’une auto-détermination à partir des réalités de son parcours historique, d’où l’urgence de l’invention d’une épistémologie globale adéquate. C’est là l’une des tâches non accomplies qui attendent une réalisation.

V. Promesse non tenue ? Quête de lignes réparatrices

« Savoir ne permet pas toujours d’empêcher, mais du moins les choses que nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée où nous les disposons à notre gré […]. » M. Proust, Du côté de chez Swann (1913 : 298).

Savoir ? Un autre clin d’œil des organisateurs du colloque de Kinshasa. Ce bref survol des mondes qui entourent la figure de la désormais Mbuya Nehanda conduit à plusieurs problématiques : l’identification des blessures, la ré-énonciation de la promesse dont Mbuya Nehanda est porteuse et l’examen des pistes de réparations. Les blessures sont identifiées par diverses disciplines des sciences humaines et elles sont de nature identitaire, socio-culturelle, historique, économique, politique, épistémologique et technologique. Quant au défi de ré-énoncer la promesse du relèvement, il relève de la blessure épistémologique et du Viol de l’imaginaire (A.-D. Traoré : 2004). Elle renvoie à la dépollution des mémoires. Le nœud du défi étant de ne plus transmettre des mémoires véhiculant les blessures intériorisées et cristallisées qui conduisent à une auto-compréhension biaisée. L’urgence est donc de repenser l’épistémologie de passation des héritages pour une transmission des mémoires dépolluées. On peut partir de trois axes majeurs dans une perspective pluridisciplinaire :

  1. Les perceptions du Réel et les intuitions qui ont conduit à l’invention des arts et des signes de communication des sagesses ont permis aux peuples de traverser l’Histoire. Ce qu’ils ont communiqué est à décoder pour le restituer à l’humanité de manière intelligible.
  2. Prendre conscience que pour construire les cités anciennes comme le Grand Zimbabwe, Mapungubwe, etc., il a fallu des connaissances de nature scientifique et technologique. Se réapproprier cette conscience afin d’oser innover est une urgence.
  3. La circulation des savoirs du XXIe siècle permet de penser une épistémologie adéquate.

L’article complet avec toutes les références sera publié sur le site Hal ultérieurement.

Jeanine MUKAMINEGA


  1. Toutes traductions sont l’œuvre de la signataire de l’article ↩︎
  2. Sophie Squire, “Nyakasikana – the woman who took on empire”,  https://socialistworker.co.uk/features/ nyakasikana-the-women-who-took-on-empire/, le 09/04/2023.  ↩︎
  3. Pour le procès de Nehanda, cf. Central Governement, Hight Court, Criminal Cases, S401/252, S401/334, S2953. Sur la rébellion des Shona, voir le doc. CO455/1, CO545/8-9. ↩︎
  4. New World Encyclopedia, “Mutapa Empire”, 
    https://www.newworldencyclopedia.org/entry/Mutapa_Empire ↩︎

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